Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/281

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contes, j’imaginai de les lui rendre encore plus utiles, en essayant d’en composer moi-même d’aussi amusans qu’il me fut possible & les appropriant toujours au besoin du moment. Je les écrivois à mesure dans un beau livre orné d’images, que je tenois bien enfermé & dont je lui lisois de tems en tems quelques contes, rarement, peu longtemps & répétant souvent les mêmes avec des commentaires, avant de passer à de nouveaux. Un enfant oisif est sujet à l’ennui ; les petits contes servoient de ressource : mais quand je le voyois le plus avidement attentif, je me souvenois quelquefois d’un ordre à donner & je le quittois à l’endroit le plus intéressant, en laissant négligemment le livre. aussi-tôt il alloit prier sa bonne, ou Fanchon, ou quelqu’un, d’achever la lecture ; mais comme il n’a rien à commander à personne & qu’on étoit prévenu, l’on n’obéissoit pas toujours. L’un refusait, l’autre avoit à faire, l’autre balbutioit lentement & mal, l’autre laissait, à mon exemple, un conte à moitié. Quand on le vit bien ennuyé de tant de dépendance, quelqu’un lui suggéra secretement d’apprendre à lire, pour s’en délivrer & feuilleter le livre à son aise. Il goûta ce projet. Il falut trouver des gens assez complaisans pour vouloir lui donner leçon : nouvelle difficulté qu’on n’a poussée qu’aussi loin qu’il faloit. Malgré toutes ces précautions, il s’est lassé trois ou quatre fois : on l’a laissé faire. Seulement je me suis efforcée de rendre les contes encore plus amusants ; & il est revenu à la charge avec tant d’ardeur, que, quoiqu’il n’y ait pas six mois qu’il a tout de bon commencé d’apprendre, il sera bientôt en état de lire seul le recueil.