Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/280

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Ne pensez pas pourtant, continua Julie, qu’on néglige ici tout-à-fait ces soins dont vous faites un si grand cas. Une mere un peu vigilante tient dans ses mains les passions de ses enfans. Il y a des moyens pour exciter & nourrir en eux le désir d’apprendre ou de faire telle ou telle chose ; & autant que ces moyens peuvent se concilier avec la plus entiere liberté de l’enfant & n’engendrent en lui nulle semence de vice, je les emploie assez volontiers, sans m’opiniâtrer quand le succes n’y répond pas ; car il aura toujours le tems d’apprendre, mais il n’y a pas un moment à perdre pour lui former un bon naturel ; & M. de Wolmar a une telle idée du premier développement de la raison, qu’il soutient que quand son fils ne sauroit rien à douze ans, il n’en seroit pas moins instruit à quinze, sans compter que rien n’est moins nécessaire que d’être savant & rien plus que d’être sage & bon.

Vous savez que notre aîné lit déjà passablement. Voici comment lui est venu le goût d’apprendre à lire. J’avois dessein de lui dire de tems en tems quelque fable de La Fontaine pour l’amuser & j’avois déjà commencé, quand il me demanda si les corbeaux parlaient. À l’instant je vis la difficulté de lui faire sentir bien nettement la différence de l’apologue au mensonge : je me tirai d’affaire comme je pus ; & convaincue que les fables sont faites pour les hommes, mais qu’il faut toujours dire la vérité nue aux enfans, je supprimai La Fontaine. Je lui substituai un recueil de petites histoires intéressantes & instructives, la plupart tirées de la Bible, puis voyant que l’enfant prenoit goût à mes