Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/306

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petite tomba du coup. Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber & se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie : elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante & tombe sur elle dans le même état.

Henriette, les apercevant toutes deux sans mouvement, se mit à pleurer & pousser des cris qui firent accourir la Fanchon : l’une court à sa mere, l’autre à sa maîtresse. Pour moi, saisi, transporté, hors de sens, j’errois à grands pas par la chambre sans savoir ce que je faisais, avec des exclamations interrompues & dans un mouvement convulsif dont je n’étois pas le maître. Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému. Ô sentiment ! sentiment ! douce vie de l’âme ! quel est le cœur de fer que tu n’as jamais touché ? Quel est l’infortuné mortel à qui tu n’arrachas jamais de larmes ? Au lieu de courir à Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce ravissant spectacle. Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement ; ces scenes de plaisir & de joie n’épuisent un instant la nature que pour la ranimer d’une vigueur nouvelle ; elles ne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte & que vous partagez. Que doit-il être pour vous ! Je n’en connus jamais de semblable & je suis le moins heureux des six.

Milord, sur ce premier moment, vous pouvez juger du