Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/348

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Comment un homme aussi vertueux a-t-il pu se prendre d’une passion si durable pour une aussi méchante femme que cette marquise ? Comment elle-même, avec un caractere violent & cruel, a-t-elle pu concevoir & nourrir un amour aussi vif pour un homme qui lui ressembloit si peu, si tant est cependant qu’on puisse honorer du nom d’amour une fureur capable d’inspirer des crimes ? Comment un jeune cœur aussi généreux, aussi tendre, aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers désordres ? Comment s’en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer son sexe & comment l’amour, qui perd tant d’honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d’en faire une ? Dis-moi, ma Claire, désunir deux cœurs qui s’aimoient sans se convenir ; joindre ceux qui se convenoient sans s’entendre ; faire triompher l’amour de l’amour même ; du sein du vice & de l’opprobre tirer le bonheur & la vertu ; délivrer son ami d’un monstre en lui créant pour ainsi dire une compagne… infortunée, il est vrai, mais aimable, honnête même, au moins si, comme je l’ose croire, on peut le redevenir ; dis, celui qui auroit fait tout cela serait-il coupable ? celui qui l’auroit souffert serait-il à blâmer ?

Ladi Bomston viendra donc ici ! ici, mon ange ! Qu’en penses-tu ? après tout, quel prodige ne doit pas être cette étonnante fille, que son éducation perdit, que son cœur a sauvée & pour qui l’amour fut la route de la vertu ! Qui doit plus l’admirer que moi qui fis tout le contraire & que mon penchant seul égara quand tout concouroit à me