Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/353

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compter sur toi ; mais il faut que j’acheve de te dire là-dessus tout ce que je pense.

Je soupçonne que tu as aimé sans le savoir, bien plutôt que tu ne crois, ou du moins, que le même penchant qui me perdit t’eût séduite si je ne t’avois prévenue. Conçois-tu qu’un sentiment si naturel & si doux puisse tarder si long-tems à naître ? Conçois-tu qu’à l’âge où nous étions on puisse impunément se familiariser avec un jeune homme aimable, ou qu’avec tant de conformité dans tous nos goûts, celui-ci seul ne nous eût pas été commun ? Non, mon ange, tu l’aurois aimé, j’en suis sûre, si je ne l’eusse aimé la premiere. Moins foible & non moins sensible, tu aurois été plus sage que moi sans être plus heureuse. Mais quel penchant eût pu vaincre dans ton ame honnête l’horreur de la trahison & de l’infidélité ? L’amitié te sauva des piéges de l’amour ; tu ne vis plus qu’un ami dans l’amant de ton amie & tu rachetas ainsi ton cœur aux dépens du mien.

Ces conjectures ne sont pas même si conjectures que tu penses & si je voulois rappeler des tems qu’il faut oublier, il me seroit aisé de trouver dans l’intérêt que tu croyois ne prendre qu’à moi seule, un intérêt non moins vif pour ce qui m’étoit cher. N’osant l’aimer, tu voulois que je l’aimasse ; tu jugeas chacun de nous nécessaire au bonheur de l’autre & ce cœur, qui n’a point d’égal au monde, nous en chérit plus tendrement tous les deux. Sois sûre que sans ta propre foiblesse tu m’aurois été moins indulgente ; mais tu te serois reprochée sous le nom de jalousie une juste sévérité. Tu ne