Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/352

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Ces contradictions t’ont donné de ton caractere l’idée la plus bizarre qu’une folle comme toi pût jamais concevoir, c’est de te croire à la fois ardente amie & froide amante. Ne pouvant disconvenir du tendre attachement dont tu te sentois pénétrée, tu crus n’être capable que de celui-là. Hors ta Julie, tu ne pensois pas que rien pût t’émouvoir au monde : comme si les cœurs naturellement sensibles pouvoient ne l’être que pour un objet & que, ne sachant aimer que moi, tu m’eusses pu bien aimer moi-même ! Tu demandois plaisamment si l’âme avoit un sexe. Non, mon enfant, l’âme n’a point de sexe ; mais ses affections les distinguent & tu commences trop à le sentir. Parce que le premier amant qui s’offrit ne t’avoit pas émue, tu crus aussi-tôt ne pouvoir l’être ; parce que tu manquois d’amour pour ton soupirant, tu crus n’en pouvoir sentir pour personne. Quand il fut ton mari, tu l’aimas pourtant & si fort que notre intimité même en souffrit ; cette ame si peu sensible sçut trouver à l’amour un supplément encore assez tendre pour satisfaire un honnête homme.

Pauvre cousine, c’est à toi désormois de résoudre tes propres doutes ; & s’il est vrai,

[1] Ch’un freddo amante è mal sicuro amico [2]


j’ai grand’peur d’avoir maintenant une raison de trop pour

  1. (2) Ce vers est renversé de l’original, &, n’en déplaise aux belles Dames, le sens de l’auteur est plus véritable & plus beau.
  2. (a) Qu’un froid amant est un peu sûr ami.
    Metast.