Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/358

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Quant à l’inégalité, je croirois t’offenser de combattre une objection si frivole, lorsqu’il s’agit de sagesse & de bonnes mœurs. Je ne connois d’inégalité déshonorante que celle qui vient du caractere ou de l’éducation. À quelque état que parvienne un homme imbu de maximes basses, il est toujours honteux de s’allier à lui ; mais un homme élevé dans des sentimens d’honneur est l’égal de tout le monde ; il n’y a point de rang où il ne soit à sa place. Tu sais quel étoit l’avis de ton pere même, quand il fut question de moi pour notre ami. Sa famille est honnête quoique obscure ; il jouit de l’estime publique, il la mérite. Avec cela, fût-il le dernier des hommes, encore ne faudrait-il pas balancer ; car il vaut mieux déroger à la noblesse qu’à la vertu & la femme d’un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d’un prince.

J’entrevois bien encore une autre espece d’embarras dans la nécessité de te déclarer la premiere ; car, comme tu dois le sentir, pour qu’il ose aspirer à toi, il faut que tu le lui permettes ; & c’est un des justes retours de l’inégalité, qu’elle coûte souvent au plus élevé des avances mortifiantes. Quant à cette difficulté, je te la pardonne & j’avoue même qu’elle me paraîtroit fort grave si je ne prenois soin de la lever. J’espere que tu comptes assez sur ton amie pour croire que ce sera sans te compromettre : de mon côté, je compte assez sur le succes pour m’en charger avec confiance ; car, quoi que vous m’ayez dit autrefois tous deux sur la difficulté de transformer une amie en maîtresse, si je connois bien un cœur dans lequel j’ai trop appris à lire, je ne