Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/385

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pas mettre un bon naturel & vingt ans d’honneur en balance avec des soupçons.

La Marquise n’ignoroit rien de ce qui se passoit entre nous. Elle avoit des épies dans le couvent de Laure & parvint à savoir qu’il étoit question de mariage. Il n’en falut pas davantage pour réveiller ses fureurs ; elle m’écrivit des lettres menaçantes. Elle fit plus que d’écrire ; mais comme ce n’étoit pas la premiere fois, & que nous étions sur nos gardes, ses tentatives furent vaines. J’eus seulement le plaisir de voir dans l’occasion que Saint-Preux savoit payer de sa personne & ne marchandoit pas sa vie pour sauver celle d’un ami.

Vaincue par les transports de sa rage, la marquise tomba malade & ne se releva plus. Ce fut là le terme de ses tourmens [1] & de ses crimes. Je ne pus apprendre son état sans en être affligé. Je lui envoyai le docteur Eswin ; Saint-Preux y fut de ma part : elle ne voulut voir ni l’un ni l’autre ; elle ne voulut pas même entendre parler de moi & m’accabla d’imprécations horribles chaque fois qu’elle entendit prononcer mon nom. Je gémis sur elle & sentis mes blessures prêtes à se rouvrir. La raison vainquit encore ; mais j’eusse été le dernier des hommes de songer au mariage, tandis qu’une femme qui me fut si chére étoit à l’extrémité. Saint-Preux, craignant qu’enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage de Naples & j’y consentis.

Le surlendemain de notre arrivée, je le vis entrer dans ma chambre avec une contenance ferme & grave & tenant une

  1. Par la lettre Milord Edouard ci-devant supprimée, on voit qu’il pensoit qu’à la mort des méchans leurs ames étoient anéanties