Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/387

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


L’agitation m’empêchoit de parler. Il profita de mon silence pour me dire qu’apres mon départ elle avoit pris le voile dans le couvent où elle étoit pensionnaire ; que la cour de Rome, informée qu’elle devoit épouser un luthérien, avoit donné des ordres pour m’empêcher de la revoir ; & il m’avoua franchement qu’il avoit pris tous ces soins de concert avec elle. Je ne m’opposai point à vos projets, continua-t-il, aussi vivement que je l’aurois pu, craignant un retour à la marquise & voulant donner le change à cette ancienne passion par celle de Laure. En vous voyant aller plus loin qu’il ne fallait, je fis d’abord parle la raison ; mais ayant trop acquis par mes propres fautes le droit de me défier d’elle, je sondai le cœur de Laure ; & y trouvant toute la générosité qui est inséparable du véritable amour, je m’en prévalus pour la porter au sacrifice qu’elle vient de faire. L’assurance de n’être plus l’objet de votre mépris lui releva le courage & la rendit plus digne de votre estime. Elle a fait son devoir ; il faut faire le vôtre.

Alors, s’approchant avec transport, il me dit en me serrant contre sa poitrine : Ami, je lis, dans le sort commun que le Ciel nous envoie, la loi commune qu’il nous prescrit. Le regne de l’amour est passé, que celui de l’amitié commence ; mon cœur n’entend plus que sa voix sacrée, il ne connaît plus d’autre chaîne que celle qui me lie à toi. Choisis le séjour que tu veux habiter : Clarens, Oxford, Londres, Paris ou Rome ; tout me convient, pourvu que nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asyle en quelque lieu que ce puisse être, je te suivrai par-tout. J’en fais le serment