Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/388

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solennel à la face du Dieu vivant, je ne te quitte plus qu’à la mort.

Je fus touché. Le zele & le feu de cet ardent jeune homme éclatoient dans ses yeux. J’oubliai la marquise, & Laure. Que peut-on regretter au monde quand on y conserve un ami ? Je vis aussi, par le parti qu’il prit sans hésiter dans cette occasion, qu’il étoit guéri véritablement & que vous n’aviez pas perdu vos peines ; enfin j’osai croire, par le vœu qu’il fit de si bon cœur de rester attaché à moi, qu’il l’étoit plus à la vertu qu’à ses anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance. Oui, cher Wolmar, il est digne d’élever des hommes & qui plus est, d’habiter votre maison.

Peu de jours après j’appris la mort de la marquise. Il y avoit long-tems pour moi qu’elle étoit morte ; cette perte ne me toucha plus. Jusqu’ici j’avois regardé le mariage comme une dette que chacun contracte à sa naissance envers son espece, envers son pays & j’avois résolu de me marier moins par inclination que par devoir. J’ai changé de sentiment. L’obligation de se marier n’est pas commune à tous ; elle dépend pour chaque homme de l’état où le sort l’a placé : c’est pour le peuple, pour l’artisan, pour le villageois, pour les hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite ; pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse & qui ne sont toujours que trop remplis, il est permis & même convenable. Sans cela l’Etat ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres & l’Angleterre manquera plustôt de laboureurs que de pairs.