Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/400

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m’empêcher de rire encore en songeant à ce pauvre Conflans, qui venoit tout en furie me reprocher que tu l’aimais trop. Elle est si caressante, me disait-il, que je ne sais de quoi me plaindre ; elle me parle avec tant de raison, que j’ai honte d’en manquer devant elle ; & je la trouve si fort mon amie, que je n’ose être son amant.

Je ne crois pas qu’il y ait nulle part au monde des époux plus unis & de meilleurs ménages que dans cette ville. La vie domestique y est agréable & douce : on y voit des maris complaisants & presque d’autres Julies. Ton systeme se vérifie tres bien ici. Les deux sexes gagnent de toutes manieres à se donner des travaux & des amusemens différens qui les empêchent de se rassasier l’un de l’autre & font qu’ils se retrouvent avec plus de plaisir. Ainsi s’aiguise la volupté du sage ; s’abstenir pour jouir, c’est ta philosophie ; c’est l’épicuréisme de la raison.

Malheureusement cette antique modestie commence à décliner. On se rapproche & les cœurs s’éloignent. Ici, comme chez nous, tout est mêlé de bien & de mal, mais à différentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de lui-même ; ses vices lui viennent d’ailleurs. Non seulement il voyage beaucoup, mais il adopte aisément les mœurs & les manieres des autres peuples ; il parle avec facilité toutes les langues ; il prend sans peine leurs divers accents, quoiqu’il ait lui-même un accent traînant tres sensible, sur-tout dans les femmes, qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier de sa liberté, il se fait chez les nations étrangeres une honte de sa patrie ; il se hâte pour ainsi dire de se naturaliser dans