Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/401

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le pays où il vit, comme pour faire oublier le sien : peut-être la réputation qu’il a d’être âpre au gain contribue-t-elle à cette coupable honte. Il vaudroit mieux sans doute effacer par son désintéressement l’opprobre du nom genevois, que de l’avilir encore en craignant de le porter ; mais le Genevois le méprise, même en le rendant estimable & il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays de son propre mérite.

Quelque avide qu’il puisse être, on ne le voit guere aller à la fortune par des moyens serviles & bas ; il n’aime point s’attacher aux grands & ramper dans les cours. L’esclavage personnel ne lui est pas moins odieux que l’esclavage civil. Flexible & liant comme Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude ; & quand il se plie aux usages des autres, il les imite sans s’y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de s’enrichir le plus compatible avec la liberté, est aussi celui que les Genevois préferent. Ils sont presque tous marchands ou banquiers ; & ce grand objet de leurs désirs leur fait souvent enfouir de rares talens que leur prodigua la nature. Ceci me ramene au commencement de ma lettre. Ils ont du génie & du courage, ils sont vifs & pénétrants, il n’y a rien d’honnête & de grand au-dessus de leur portée ; mais, plus passionnés d’argent que de gloire, pour vivre dans l’abondance ils meurent dans l’obscurité & laissent à leurs enfans pour tout exemple l’amour des trésors qu’ils leur ont acquis.

Je tiens tout cela des Genevois mêmes ; car ils parlent d’eux fort impartialement. Pour moi, je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve aimables chez