Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/407

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fut trop chére pour qu’un si dangereux souvenir se puisse effacer, dont l’autre vit avec lui dans une étroite familiarité & dont une troisieme lui tient encore par les droits qu’ont les bienfaits sur les âmes reconnaissantes. Il va s’exposer à tout ce qui peut réveiller en lui des passions mal éteintes ; il va s’enlacer dans les pieges qu’il devroit le plus redouter. Il n’y a pas un rapport dans sa situation qui ne dût le faire défier de sa force & pas un qui ne l’avilît à jamais s’il étoit foible un moment. Où est-elle donc cette grande force d’âme à laquelle il ose tant se fier ? Qu’a-t-elle fait jusqu’ici qui lui réponde de l’avenir ? Le tira-t-elle à Paris de la maison du colonel ? Est-ce elle qui lui dicta l’été dernier la scene de Meillerie ? L’a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d’un autre objet & ce printemps des frayeurs d’un rêve ? S’est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de se vaincre sans cesse ? Il sait, quand le devoir l’exige, combattre les passions d’un ami ; mais les siennes ? … Hélas ! sur la plus belle moitié de sa vie, qu’il doit penser modestement de l’autre !

On supporte un état violent quand il passe. Six mois, un an, ne sont rien ; on envisage un terme & l’on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours, qui est-ce qui le supporte ? Qui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu’à la mort ? Ô mon ami ! si la vie est courte pour le plaisir, qu’elle est longue pour la vertu ! Il faut être incessamment sur ses gardes. L’instant de jouir passe & ne revient plus ; celui de mal faire passe & revient sans cesse : on s’oublie un moment & l’on est perdu. Est-ce