Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/416

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pour y pourvoir ? Savons-nous mieux que lui ce qu’il nous faut & voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu’il ne le veut lui-même ? Cher Saint-Preux, que de vains sophismes ! Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins ; & le premier pas pour sortir de notre misere est de la connaître. Soyons humbles pour être sages ; voyons notre foiblesse & nous serons forts. Ainsi s’accorde la justice avec la clémence ; ainsi regnent à la fois la grace & la liberté. Esclaves par notre foiblesse, nous sommes libres par la priere ; car il dépend de nous de demander & d’obtenir la force qu’il ne dépend pas de nous d’avoir par nous-mêmes.

Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles, mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence & sait faire le meilleur parti du parti qu’il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n’a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l’avenir par le présent & par un moment de la vie entiere. On se sent ferme un instant & l’on compte n’être jamais ébranlé. Plein d’un orgueil que l’expérience confond tous les jours, on croit n’avoir plus à craindre un piege une fois évité. Le modeste langage de la vaillance est : Je fus brave un tel jour ; mais celui qui dit : Je suis brave, ne sait ce qu’il sera demain ; & tenant pour sienne une valeur qu’il ne s’est pas donnée, il mérite de la perdre au moment de s’en servir.