Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/417

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Que tous nos projets doivent être ridicules, que tous nos raisonnemens doivent être insensés devant l’Etre pour qui les tems n’ont point de succession ni les lieux de distance ! Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce qui nous touche : quand nous aurons changé de lieu, nos jugemens seront tout contraires & ne seront pas mieux fondés. Nous réglons l’avenir sur ce qui nous convient aujourd’hui, sans savoir s’il nous conviendra demain ; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes & nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets étrangers & les altérations de nos corps n’auront pas autrement modifié nos âmes ; & si nous ne trouverons pas notre misere dans ce que nous aurons arrangé pour notre bonheur ? Montrez-moi la regle de la sagesse humaine & je vais la prendre pour guide. Mais si sa meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d’elle, recourons à celle qui ne trompe point & faisons ce qu’elle nous inspire. Je lui demande d’éclairer mes conseils ; demandez-lui d’éclairer vos résolutions. Quelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon & honnête, je le sais bien. Mais ce n’est pas assez encore ; il faut vouloir ce qui le sera toujours ; & ni vous ni moi n’en sommes les juges.