Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/421

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


& comment écarter un sentiment plus tendre de tant de sentimens si bien dus ! Hélas ! il est dit qu’entre elle & vous je ne serai jamais un moment paisible.

Femmes ! femmes ! objets chers & funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine & l’amour sont également nuisibles & qu’on ne peut ni rechercher ni fuir impunément !… Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimere inconcevable, abîme de douleurs & de voluptés ! beauté, plus terrible aux mortels que l’élément où l’on t’a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! C’est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain. Ô Julie ! ô Claire ! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi ! J’ai vécu dans l’orage & c’est toujours vous qui l’avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon cœur ! Celles du lac de Geneve ne ressemblent pas plus aux flots du vaste Océan. L’un n’a que des ondes vives & courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de longs cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement & loin par un flot lent & presque insensible ; on croit ne pas sortir de la place & l’on arrive au bout du monde.

Telle est la différence de l’effet qu’on produit sur moi vos attraits & les siens. Ce premier, cet unique amour qui fit le destin de ma vie & que rien n’a pu vaincre que lui-même, étoit né sans que je m’en fusse apperçu ; il m’entraînoit