Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/439

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ami, je sais rendre honneur à ce que mon cœur a si bien senti. Je puis être foible devant toute la terre, mais je réponds de moi devant vous.

C’est dans cette délicatesse qui survit toujours au véritable amour, plutôt que dans les subtiles distinctions de M. de Wolmar, qu’il faut chercher la raison de cette élévation d’âme & de cette force intérieure que nous éprouvons l’un près de l’autre & que je crois sentir comme vous. Cette explication du moins est plus naturelle, plus honorable à nos cœurs que la sienne & vaut mieux pour s’encourager à bien faire ; ce qui suffit pour la préférer. Ainsi, croyez que, loin d’être dans la disposition bizarre où vous me supposez, celle où je suis est directement contraire ; que s’il faloit renoncer au projet de nous réunir, je regarderais ce changement comme un grand malheur pour vous, pour moi, pour mes enfans & pour mon mari même, qui, vous le savez, entre pour beaucoup dans les raisons que j’ai de vous désirer ici. Mais, pour ne parler que de mon inclination particuliere, souvenez vous du moment de votre arrivée : marquai-je moins de joie à vous voir que vous n’en eûtes en m’abordant ? Vous a-t-il paru que votre séjour à Clarens me fût ennuyeux ou pénible ? Avez-vous jugé que je vous en visse partir avec plaisir ? Faut-il aller jusqu’au bout & vous parler avec ma franchise ordinaire ? Je vous avouerai sans détour que les six derniers mois que nous avons passés ensemble ont été le tems le plus doux de ma vie & que j’ai goûté dans ce court espace tous les biens dont ma sensibilité m’ait fourni l’idée.