Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/448

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Voilà ce que j’éprouve en partie depuis mon mariage, & depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement & je ne suis pas contente ; une langueur secrete s’insinue au fond de mon cœur ; je le sens vide & gonflé, comme vous disiez autrefois du vôtre ; l’attachement que j’ai pour tout ce qui m’est cher ne suffit pas pour l’occuper ; il lui reste une force inutile dont il ne soit que faire. Cette peine est bizarre, j’en conviens ; mais elle n’est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse ; le bonheur m’ennuie [1].

Concevez-vous quelque remede à ce dégoût du bien-être ? Pour moi, je vous avoue qu’un sentiment si peu raisonnable & si peu volontaire a beaucoup ôté du prix que je donnois à la vie ; & je n’imagine pas quelle sorte de charme on y peut trouver, qui me manque ou qui me suffise. Une autre sera-t-elle plus sensible que moi ? Aimera-t-elle mieux son pere, son mari, ses enfans, ses amis, ses proches ? En sera-t-elle mieux aimée ? Menera-t-elle une vie plus de son goût ? Sera-t-elle plus libre d’en choisir une autre ? Jouira-t-elle d’une meilleure santé ? Aura-t-elle plus de ressources contre l’ennui, plus de liens qui l’attachent au monde ? & toutefois j’y vis inquiete ; mon cœur ignore ce qui lui manque ; il désire sans savoir quoi.

Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon ame

  1. Quoi Julie ! aussi des contradictions ! Ah ! je crains bien, charmante dévote, que vous ne soyez pas, non plus, trop d’accord avec vous-même ! Au reste, j’avoue que cette lettre me paroît le chant du cygne.