Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/447

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& peu obtenir, a reçu du Ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent & sensible, qui le lui livre en quelque sorte & pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possede, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimeres est en ce monde le seul digne d’être habité & tel est le néant des choses humaines, qu’hors [1] l’Etre existant par lui-même il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas.

Si cet effet n’a pas toujours lieu sur les objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n’est pas un état d’homme ; vivre ainsi c’est être mort. Celui qui pourroit tout sans être Dieu seroit une misérable créature ; il seroit privé du plaisir de désirer ; toute autre privation seroit plus supportable [2].

  1. Il faloit, que hors & surement Mde. de Wolmar ne l’ignoroit pas. Mais outre les fautes qui lui échappoient par ignorances ou par inadvertance, il paroît qu’elle avoit l’oreille trop délicate pour s’asservir toujours aux regles mêmes qu’elle savoit. On peut employer un style plus pur, mais non pas plus doux ni plus harmonieux que le sien.
  2. D’où il suit que tout Prince qui aspire au despotisme, aspire à l’honneur de mourir d’ennui. Dans tous les Royaumes du monde, cherchez-vous l’homme le plus ennuyé du pays ? Allez toujours directement au Souverain ; sur-tout s’il est tres-absolu. C’est bien la piene de faire tant de misérables ! ne sauroit-il s’ennuyer à moindres frais ?