Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/45

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fut un instant d’extase & de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrens de plaisirs avoient inondé mon cœur ; l’air des Alpes si salutaire & si pur ; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l’Orient ; cette terre riche & fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l’œil humain fut jamais frappé ; ce séjour charmant auquel je n’avois rien trouvé d’égal dans le tour du monde ; l’aspect d’un peuple heureux & libre ; la douceur de la saison, la sérénité du climat ; mille souvenirs délicieux qui réveilloient tous les sentimens que j’avois goûtés ; tout cela me jettoit dans des transports que je ne puis décrire & sembloit me rendre à la fois la jouissance de ma vie entiere.

En descendant vers la côte je sentis une impression nouvelle dont je n’avois aucune idée ; c’étoit un certain mouvement d’effroi qui me resserroit le cœur & me troubloit malgré moi. Cet effroi, dont je ne pouvois démêler la cause, croissoit à mesure que j’approchois de la ville : il ralentissoit mon empressement d’arriver & fit enfin de tels progres, que je m’inquiétois autant de ma diligence que j’avois fait jusque-là de ma lenteur. En entrant à Vevai, la sensation que j’éprouvai ne fut rien moins qu’agréable : je fus saisi d’une violente palpitation qui m’empêchoit de respirer ; je parlois d’une voix altérée & tremblante. J’eus peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar ; car je n’osai jamais nommer sa femme. On me dit qu’il demeuroit à Clarens. Cette nouvelle m’ôta de dessus la poitrine un poids de cinq cens livres & prenant les deux lieues qui me restoient à