Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/44

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m’inspirait ; ses traits chéris n’offroient à mes regards que des garans de mon bonheur, son amour & le mien se mêloient tellement avec sa figure, que je ne pouvois les en séparer. Maintenant j’allois voir Julie mariée, Julie mere, Julie indifférente. Je m’inquiétois des changemens que huit ans d’intervalle avoient pu faire à sa beauté. Elle avoit eu la petite vérole ; elle s’en trouvoit changée : à quel point le pouvait-elle être ? Mon imagination me refusoit opiniâtrement des taches sur ce charmant visage ; & sitôt que j’en voyois un marqué de petite vérole, ce n’étoit plus celui de Julie. Je pensois encore à l’entrevue que nous allions avoir, à la réception qu’elle m’alloit faire. Ce premier abord se présentoit à mon esprit sous mille tableaux différens & ce moment qui devoit passer si vite revenoit pour moi mille fois le jour.

Quand j’appercus la cime des monts, le cœur me battit fortement, en me disant : elle est là. La même chose venoit de m’arriver en mer à la vue des côtes d’Europe. La même chose m’étoit arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la maison du baron d’Etange. Le monde n’est jamais divisé pour moi qu’en deux régions : celle où elle est & celle où elle n’est pas. La premiere s’étend quand je m’éloigne & se resserre à mesure que j’approche, comme un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas ! ce lieu seul est habité ; tout le reste de l’univers est vide.

Plus j’approchois de la Suisse, plus je me sentois ému. L’instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Geneve