Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/460

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LETTRE IX. DE FANCHON ANET À SAINT PREUX.

Ah ! monsieur, ah ! mon bienfaiteur, que me charge-t-on de vous apprendre !… Madame… ma pauvre maîtresse… Ô Dieu ! je vois déjà votre frayeur… mais vous ne voyez pas notre désolation… je n’ai pas un moment à perdre ; il faut vous dire… il faut courir… je voudrois déjà vous avoir tout dit … Ah ! que deviendrez-vous quand vous saurez notre malheur ?

Toute la famille alla dîner à Chillon. M. le baron, qui alloit en Savoie passer quelques jours au château de Blonay, partit après le dîner. On l’accompagna quelques pas ; puis on se promena le long de la digue. Madame d’Orbe & Madame la baillive marchoient devant avec monsieur. Madame suivait, tenant d’une main Henriette & de l’autre Marcellin. J’étois derriere avec l’aîné. Monseigneur le bailli, qui s’étoit arrêté pour parler à quelqu’un, vint rejoindre la compagnie & offrit le bras à madame. Pour le prendre elle me renvoie Marcellin : il court à moi, j’accours à lui ; en courant l’enfant fait un faux pas, le pied lui manque ; il tombe dans l’eau… Je pousse un cri perçant ; Madame se retourne ; voit tomber son fils, part comme un trait & s’élance après lui.

Ah ! misérable, que n’en fis-je autant ! que n’y suis-je restée !… Hélas ! je retenois l’aîné qui vouloit sauter après sa