Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/504

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enivrée ! après avoir attendu si tard, ce n’étoit pas la peine de commencer, car c’est un objet bien odieux qu’une femme ivre. En effet, elle se mit à babiller, tres sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de vivacité qu’auparavant. Ce qu’il y avoit d’étonnant, c’est que son teint n’étoit point allumé ; ses yeux ne brilloient que d’un feu modéré par la langueur de la maladie ; à la pâleur près, on l’auroit crue en santé. Pour alors l’émotion de Claire devint tout-à-fait visible. Elle élevoit un œil craintif alternativement sur Julie, sur moi, sur la Fanchon, mais principalement sur le médecin ; tous ces regards étoient autant d’interrogations qu’elle vouloit & n’osoit faire. On eût dit toujours qu’elle alloit parler, mais que la peur d’une mauvaise réponse la retenait ; son inquiétude étoit si vive qu’elle en paraissoit oppressée.

Fanchon, enhardie par tous ces signes, hasarda de dire, mais en tremblant & à demi-voix, qu’il sembloit que Madame avoit un peu moins souffert aujourd’hui… que la derniere convulsion avoit été moins forte… que la soirée… Elle resta interdite., & Claire, qui pendant qu’elle avoit parlé trembloit comme la feuille, leva des yeux craintifs sur le médecin, les regards attachés aux siens, l’oreille attentive & n’osant respirer de peur de ne pas bien entendre ce qu’il alloit dire.

Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela. Du Bosson se leve, va tâter le pouls de la malade & dit : Il n’y a point là d’ivresse ni de fievre ; le pouls est fort bon. À l’instant Claire s’écrie en tendant à demi les deux bras : Eh bien ! Monsieur !… le pouls ? … la fievre ? … la voix