Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/503

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à autre à lever les yeux avec un peu d’agitation, tantôt sur Julie & tantôt sur Fanchon, à qui ces yeux sembloient dire ou demander quelque chose.

Le vin tardoit à venir. On eut beau chercher la clef de la cave, on ne la trouva point & l’on jugea, comme il étoit vrai, que le Valet-de-chambre du Baron, qui en étoit chargé, l’avoit emportée par mégarde. Après quelques autres informations, il fut clair que la provision d’un seul jour en avoit duré cinq & que le vin manquoit sans que personne s’en fût apperçu, malgré plusieurs nuits de veille [1]. Le Médecin tomboit des nues. Pour moi, soit qu’il falût attribuer cet oubli à la tristesse ou à la sobriété des domestiques, j’eus honte d’user avec de telles gens des précautions ordinaires. Je fis enfoncer la porte de la cave & j’ordonnai que désormois tout le monde eût du vin à discrétion.

La bouteille arrivée, on en but. Le vin fut trouvé excellent. La malade en eut envie. Elle en demanda une cuillerée avec de l’eau : le Médecin le lui donna dans un verre & voulut qu’elle le bût pur. Ici les coups-d’œil devinrent plus fréquens entre Claire & la Fanchon ; mais comme à la dérobée & craignant toujours d’en trop dire.

Le jeûne, la foiblesse, le régime ordinaire à Julie donnerent au vin une grande activité. Ah ! dit-elle, vous m’avez

  1. Lecteurs à beaux laquais, ne demandez point avec un ris moquer où l’on avoit pris ces gens-là. On vous a répondu d’avance : on ne les avoit point pris, on les avoit faits. Le problême entier dépend d’un point unique : trouvez seulement Julie & tout le reste est trouvé. Les hommes en général ne sont point ceci ou cela, ils sont ce qu’on les fait être.