Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/510

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monte en gémissant à la chambre de Julie ; il se met à genoux au pied de son lit, il la regarde, il pleure, il la contemple. Ah ! ma bonne maîtresse ! ah ! que Dieu ne m’a-t-il pris au lieu de vous ! Moi qui suis vieux, qui ne tiens à rien, qui ne suis bon à rien, que fais-je sur la terre ? & vous qui étiez jeune, qui faisiez la gloire de votre famille, le bonheur de votre maison, l’espoir des malheureux… hélas ! quand je vous vis naître, était-ce pour vous voir mourir ?…

Au milieu des exclamations que lui arrachoient son zele & son bon cœur, les yeux toujours collés sur ce visage, il crut appercevoir un mouvement : son imagination se frappe ; il voit Julie tourner les yeux, le regarder, lui faire un signe de tête. Il se leve avec transport & court par toute la maison en criant que Madame n’est pas morte, qu’elle l’a reconnu, qu’il en est sûr, qu’elle en reviendra. Il n’en falut pas davantage ; tout le monde accourt, les voisins, les pauvres, qui faisoient retentir l’air de leurs lamentations, tous s’écrient : Elle n’est pas morte ! Le bruit s’en répand, & s’augmente : le peuple, ami du merveilleux, se prête avidement à la nouvelle ; on la croit comme on la désire ; chacun cherche à se faire fête en appuyant la crédulité commune. Bientôt la défunte n’avoit pas seulement fait signe, elle avoit agi, elle avoit parlé & il y avoit vingt témoins oculaires de faits circonstanciés qui n’arriverent jamais.

Sitôt qu’on crut qu’elle vivoit encore, on fit mille efforts pour la ranimer ; on s’empressoit autour d’elle, on lui parloit