Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/511

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


on l’inondoit d’eaux spiritueuses, on touchoit si le pouls ne revenoit point. Ses femmes, indignées que le corps de leur maîtresse restât environné d’hommes dans un état si négligé, firent sortir le monde, & ne tarderent pas à connoître combien on s’abusait. Toutefois, ne pouvant se résoudre à détruire une erreur si chére, peut-être espérant encore elles-mêmes quelque événement miraculeux, elles vêtirent le corps avec soin, & quoique sa garde-robe leur eût été laissée, elles lui prodiguerent la parure ; ensuite l’exposant sur un lit, & laissant les rideaux ouverts, elles se remirent à la pleurer au milieu de la joie publique.

C’étoit au plus fort de cette fermentation que j’étois arrivé. Je reconnus bientôt qu’il étoit impossible de faire entendre raison à la multitude ; que, si je faisois fermer la porte & porter le corps à la sépulture, il pourroit arriver du tumulte ; que je passerois au moins pour un mari parricide qui faisoit enterrer sa femme en vie & que je serois en horreur dans tout le pays. Je résolus d’attendre. Cependant, après plus de trente-six heures, par l’extrême chaleur qu’il faisait, les chairs commençoient à se corrompre ; & quoique le visage eût gardé ses traits & sa douceur, on y voyoit déjà quelques signes d’altération. Je le dis à Madame d’Orbe, qui restoit demi-morte au chevet du lit. Elle n’avoit pas le bonheur d’être la dupe d’une illusion si grossiere ; mais elle feignoit de s’y prêter pour avoir un prétexte d’être incessamment dans la chambre, d’y navrer son cœur à plaisir, de l’y repoître de ce mortel spectacle, de s’y rassasier de douleur.