Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/515

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fut là le premier de mes soins auquel elle parut sensible & j’augurai bien d’un expédient qui la disposoit à l’attendrissement.

Henriette, fiere de représenter sa petite maman, joua parfaitement son rôle & si parfaitement que je vis pleurer les domestiques. Cependant elle donnoit toujours à sa mere le nom de maman & lui parloit avec le respect convenable ; mais enhardie par le succes & par mon approbation qu’elle remarquoit fort bien, elle s’avisa de porter la main sur une cuiller & de dire dans une saillie : Claire, veux-tu de cela ? Le geste & le ton de voix furent imités au point que sa mere en tressaillit. Un moment après, elle part d’un grand éclat de rire, tend son assiette en disant : Oui, mon enfant, donne ; tu es charmante. & puis, elle se mit à manger avec une avidité qui me surprit. En la considérant avec attention, je vis de l’égarement dans ses yeux & dans son geste un mouvement plus brusque, & plus décidé qu’à l’ordinaire. Je l’empêchai de manger davantage & je fis bien ; car une heure après elle eut une violente indigestion qui l’eût infailliblement étouffée, si elle eût continué de manger. Des ce moment je résolus de supprimer tous ces jeux, qui pouvoient allumer son imagination au point qu’on n’en seroit plus maître. Comme on guérit plus aisément de l’affliction que de la folie, il vaut mieux la laisser souffrir davantage & ne pas exposer sa raison.

Voilà, mon cher, à peu près où nous en sommes. Depuis le retour du baron, Claire monte chez lui tous les matins, soit tandis que j’y suis, soit quand j’en sors : ils passent une heure ou deux ensemble & les soins qu’elle lui rend facilitent un peu ceux qu’on prend d’elle. D’ailleurs elle commence