Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/517

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


LETTRE XII. DE JULIE À SAINT PREUX.

Cette lettre étoit incluse dans la précédente.

Il faut renoncer à nos projets. Tout est changé, mon bon ami : souffrons ce changement sans murmure ; il vient d’une main plus sage que nous. Nous songions à nous réunir : cette réunion n’étoit pas bonne. C’est un bienfait du Ciel de l’avoir prévenue ; sans doute il prévient des malheurs.

Je me suis long-tems fait illusion. Cette illusion me fut salutaire ; elle se détruit au moment que je n’en ai plus besoin. Vous m’avez crue guérie & j’ai cru l’être. Rendons grâces à celui qui fit durer cette erreur autant qu’elle étoit utile : qui sait si, me voyant si près de l’abîme, la tête ne m’eût point tourné ? Oui, j’eus beau vouloir étouffer le premier sentiment qui m’a fait vivre, il s’est concentré dans mon cœur. Il s’y réveille au moment qu’il n’est plus à craindre ; il me soutient quand mes forces m’abandonnent ; il me ranime quand je me meurs. Mon ami, je fais cet aveu sans honte ; ce sentiment resté malgré moi fut involontaire ; il n’a rien coûté à mon innocence ; tout ce qui dépend de ma volonté fut pour mon devoir : si le cœur qui n’en dépend pas fut pour vous, ce fut mon tourment, & non pas mon crime. J’ai fait ce que j’ai dû faire ; la vertu me reste sans tache & l’amour m’est resté sans remords.