Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/518

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J’ose m’honorer du passé ; mais qui m’eût pu répondre de l’avenir ? Un jour de plus peut-être & j’étois coupable ! Qu’était-ce de la vie entiere passée avec vous ? Quels dangers j’ai courus sans le savoir ! À quels dangers plus grands j’allois être exposée ! Sans doute je sentois pour moi les craintes que je croyois sentir pour vous. Toutes les épreuves ont été faites ; mais elles pouvoient trop revenir. N’ai-je pas assez vécu pour le bonheur & pour la vertu ? Que me restait-il d’utile à tirer de la vie ? En me l’ôtant, le Ciel ne m’ôte plus rien de regrettable & met mon honneur à couvert. Mon ami, je pars au moment favorable, contente de vous, & de moi ; je pars avec joie & ce départ n’a rien de cruel. Après tant de sacrifices, je compte pour peu celui qui me reste à faire : ce n’est que mourir une fois de plus.

Je prévois vos douleurs, je les sens ; vous restez à plaindre, je le sais trop ; & le sentiment de votre affliction est la plus grande peine que j’emporte avec moi. Mais voyez aussi que de consolations je vous laisse ! Que de soins à remplir envers celle qui vous fut chére vous font un devoir de vous conserver pour elle ! Il vous reste à la servir dans la meilleure partie d’elle-même. Vous ne perdez de Julie que ce que vous en avez perdu depuis long-tems. Tout ce qu’elle eut de meilleur vous reste. Venez vous réunir à sa famille. Que son cœur demeure au milieu de vous. Que tout ce qu’elle aima se rassemble pour lui donner un nouvel être. Vos soins, vos plaisirs, votre amitié, tout sera son ouvrage. Le nœud de votre union formé par elle la fera revivre ; elle ne mourra qu’avec le dernier de tous.