Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/521

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craindrais-je d’exprimer tout ce que je sens ? Ce n’est plus moi qui te parle ; je suis déjà dans les bras de la mort. Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante & son cœur où tu ne seras plus. Mais mon ame existerait-elle sans toi ? sans toi quelle félicité goûterais-je ? Non, je ne te quitte pas, je vais t’attendre. La vertu qui nous sépara sur la terre nous unira dans le séjour éternel. Je meurs dans cette douce attente : trop heureuse d’acheter au prix de ma vie le droit de t’aimer toujours sans crime & de te le dire encore une fois !

LETTRE XIII. DE Mde. D’ORBE À SAINT PREUX.

J’apprends que vous commencez à vous remettre assez pour qu’on puisse espérer de vous voir bientôt ici. Il faut, mon ami, faire effort sur votre foiblesse ; il faut tâcher de passer les mons avant que l’hiver acheve de vous les fermer. Vous trouverez en ce pays l’air qui vous convient ; vous n’y verrez que douleur & tristesse, & peut-être l’affliction commune sera-t-elle un soulagement pour la vôtre. La mienne pour s’exhaler a besoin de vous. Moi seule je ne puis ni pleurer, ni parler, ni me faire entendre. Wolmar m’entend & ne me répond pas. La douleur d’un pere infortuné se concentre en lui-même ; il n’en imagine pas une plus cruelle ; il ne la sait ni voir ni sentir : il n’y a plus d’épanchement