Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/53

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recommençâmes à causer paisiblement tous trois & chaque fois que je parlois à Julie je ne manquois point de l’appeller Madame. Parlez-moi franchement, dit enfin son mari en m’interrompant ; dans l’entretien de tout à l’heure disiez-vous Madame ? Non, dis-je un peu déconcerté ; mais la bienséance… la bienséance, reprit-il, n’est que le masque du vice ; où la vertu regne, elle est inutile ; je n’en veux point. Appellez ma femmeJulie en ma présence, ou Madame en particulier ; cela m’est indifférent. Je commençai de connoître alors à quel homme j’avois à faire & je résolus bien de tenir toujours mon cœur en état d’être vu de lui.

Mon corps épuisé de fatigue avoit grand besoin de nourriture & mon esprit de repos ; je trouvai l’un & l’autre à table. Après tant d’années d’absence & de douleurs, après de si longues courses, je me disois dans une sorte de ravissement, je suis avec Julie, je la vois, je lui parle ; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude, elle me reçoit sans crainte, rien ne trouble le plaisir que nous avons d’être ensemble. Douce & précieuse innocence, je n’avois point goûté tes charmes & ce n’est que d’aujourd’hui que je commence d’exister sans souffrir.

Le soir en me retirant je passai devant la chambre des maîtres de la maison ; je les y vis entrer ensemble ; je gagnai tristement la mienne & ce moment ne fut pas pour moi le plus agréable de la journée.

Voilà, Milord, comment s’est passée cette premiere entrevue, désirée si passionnément & si cruellement redoutée. J’ai tâché de me recueillir depuis que je suis seul ; je me