Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/57

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


moins brillant & plus raisonnable & qu’on s’instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu’il n’est plus si savant.

Sa figure est changée aussi & n’est pas moins bien ; sa démarche est plus assurée ; sa contenance est plus libre, son port est plus fier : il a rapporté de ses campagnes un certain air martial qui lui sied d’autant mieux, que son geste, vif & prompt quand il s’anime, est d’ailleurs plus grave & plus posé qu’autrefois. C’est un marin dont l’attitude est flegmatique & froide & le parler bouillant & impétueux. À trente ans passés son visage est celui de l’homme dans sa perfection & joint au feu de la jeunesse la majesté de l’âge mûr. Son teint n’est pas reconnaissable ; il est noir comme un More & de plus fort marqué de la petite vérole. Ma chére, il te faut tout dire : ces marques me font quelque peine à regarder, & je me surprends souvent à les regarder malgré moi.

Je crois m’apercevoir que, si je l’examine, il n’est pas moins attentif à m’examiner. après une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement avec une sorte de curiosité ; mais si cette curiosité semble tenir de l’ancien empressement, quelle différence dans la maniere aussi bien que dans le motif ! Si nos regards se rencontrent moins souvent, nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une convention tacite pour nous considérer alternativement. Chacun sent, pour ainsi dire, quand c’est le tour de l’autre & détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans plaisir, quoique l’émotion n’y soit plus, ce qu’on aima si tendrement autrefois & qu’on aime si purement