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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/115

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tre ame, encore flexible, le cachet de la vérité. Si j’étois plus sûr de moi-même, j’aurois pris avec vous un ton dogmatique & décisif ; mais je suis homme, ignorant, sujet à l’erreur, que pouvois-je faire ? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr, je vous l’ai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter & de croire. Maintenant, c’est à vous de juger : vous avez pris du tems ; cette précaution est sage, & me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincere avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentimens ce qui vous aura persuadé, rejetez le reste. Vous n’êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d’en conférer entre nous ; mais sitôt qu’on dispute, on s’échauffe ; la vanité, l’obstination s’en mêlent, la bonne foi n’y est plus. Mon ami, ne disputez jamais ; car on n’éclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi, ce n’est qu’après bien des années de méditation que j’ai pris mon parti ; je m’y tiens, ma conscience est tranquille, mon cœur est content. Si je voulois recommencer un nouvel examen de mes sentimens, je n’y porterois pas un plus pur amour de la vérité, & mon esprit déjà moins actif seroit moins en état de la connoître. Je resterai comme je suis, de peur qu’insensiblement le goût de la contemplation, devenant une passion oiseuse, ne m’attiédît sur l’exercice de mes devoirs, & de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme, sans retrouver la force d’en sortir. Plus de la moitié de ma vie est