Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/360

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qu’au détriment du premier, le sentiment par cela seul le plus probable est toujours que c’est le plus fort qui a tort.

Les probabilités, je le sais, ne sont pas des preuves ; mais dans des faits notoires comparés aux Loix, lorsque nombre de Citoyens affirment qu’il y a injustice, & que le Magistrat accusé de cette injustice affirme qu’il n’y en a pas, qui peut être juge, si ce n’est le publie instruit ; & où trouver ce publie instruit à Geneve, si ce n’est dans le Conseil général composé des deux partis ?

Il n’y a point d’Etat au monde où le sujet lézé par un Magistrat injuste ne puisse, par quelque voie, porter sa plainte au Souverain, & la crainte que cette ressource inspire est un frein qui contient beaucoup d’iniquités. En France même, où l’attachement des Parlemens aux Loix est extrême, la voie judiciaire est ouverte contre eux en plusieurs cas par des requêtes en cassation d’Arrêt. Les Genevois sont privés d’un pareil avantage ; la Partie condamnée par les Conseils ne peut plus, en quelque cas que ce puisse être, avoir aucun recours au Souverain : mais ce qu’un particulier ne peut faire pour son intérêt privé, tous peuvent le faire pour l’intérêt commun : car toute transgression des Loix étant une atteinte portée à la liberté, devient une affaire publique ; & quand la voix publique s’élève, la plainte doit être portée au Souverain. Il n’y auroit sans cela ni Parlement, ni Sénat, ni Tribunal sur la terre qui fût armé du funeste pouvoir qu’ose usurper votre Magistrat, il n’y auroit point dans aucun Etat de sort aussi dur que le vôtre. Vous m’avouerez que ce seroit là une étrange liberté !