Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/457

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moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes ? Le seul instrument qui serve à les purger est la raison, & j’ai déjà dit que la raison n’avoit nul effet au Théatre. Nous ne partageons pas les affections de tous les personnages, il est vrai : car, leurs intérêts étant opposes, il faut bien que l’Auteur nous en fasse préférer quelqu’un, autrement nous n’en prendrions point du tout ; mais loin de choisir pour cela les passions qu’il veut nous faire aimer, il est force de choisir celles que nous aimons. Ce que j’ai dit du genre des Spectacles doit s’entendre encore de l’intérêt qu’on y fait régner à Londres, un Drame intéressé en faisant haÏr les François ; à Tunis, la belle passion seroit la pirater : à Messine, une vengeance bien favoureuse ; à Goa, l’honneur de brûler des Juifs. Qu’un Auteur *

[*Qu’on mette, pour voir sur la Scene françoise, un homme droit & vertueux, mais simple & grossier, sans amour, sans galanterie, & qui ne fasse point de belles phrases ; qu’on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un affront d’un Spadassin, refuse de s’aller faire égorger par l’offenseur, & qu’on épuise tout l’art du Théatre pour rendre ces personnages intéressans comme le Cid au peuple François ; j’aurai tort, si l’on réussit.] choque ces maximes, il pourra faire une fort belle Piece où l’on n’ira point ; & c’est alors qu’il faudra taxer cet Auteur d’ignorance, pour avoir manque à la premiere loi de son art, à celle qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir. Ainsi le Théatre purge les passions qu’on n’a pas, & fomente celles qu’on a Ne voilà-t-il pas un remede bien administre ?

II y donc un concours de causes générales & particulieres, qui doivent empêcher qu’on ne puisse donner aux Spectacles