Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/462

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larmes que je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valerius-Asiaticus.

Si, selon la remarque de Diogene-Laerce, le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’a des maux véritables ; si les imitations du Théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne seroit la présence même des objets imites ; c’est moins, comme le pense l’Abbé du Bos, parce que les émotions sont plus foibles & ne vont pas jusqu’a la douleur,*

[* Il dit que le Poete ne nous afflige qu’autant que nous le voulons ; qu’il ne nous fait aimer ses Héros qu’autant qu’il nous plaît. Cela est contre toute expérience. Plusieurs s’abstiennent d’aller à la Tragédie, parce qu’ils en sont émus au point d’en être incommodes ; d’autres, honteux de pleurer au Spectacle, y pleurent pourtant malgré eux ; & ces effets ne sont pas assez rares pour n’être qu’une exception à la maxime de cet Auteur.] que parce qu’elles sont pures & sans mélange d’inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les droits de l’humanité, sans avoir plus rien à mettre du notre ; au-lieu que les infortunes en personne exigeroient de nous des soins, des soulagemens, des consolations, des travaux qui pourroient nous associer à leurs peines, qui couteroient du moins à notre indolence, & dont nous sommes bien aises d’être exemptes. On diroit que notre cœur se resserre, de peur de s’attendrir à nos dépens.

Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables, & pleurer des malheurs imaginaires, qu’a-t-an encore à exiger de lui N’est-il pas content de lui-même Ne s’applaudit-il pas de sa belle ame Ne s’il pas acquitte de tout ce qu’il doit à la vertu par l’hommage