Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/468

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honneurs ! Aveugles que nous au milieu de tant de lumieres ! Victimes de nos applaudissemens insensés, n’apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris & de haine tout homme qui abuse, pour le malheur du genre-humain, du génie & des talens que lui donna la Nature ?

Atrée & Mahomet n’ont pas même la foible ressource du dénouement. Le monstre qui sert de héros à chacune de ces deux Pieces acheve paisiblement les forfaits, en jouit, & l’un des deux le dit en propres termes au dernier vers de la Tragédie :

Et je jouis enfin du prix de mes forfaits.

Je veux bien supposer que les Spectateurs, renvoyés avec cette belle maxime, n’en concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir & de jouissance ; mais je demande enfin de quoi leur aura profite la Piece où cette maxime est mise en exemple ?

Quant à Mahomet, le défaut d’attacher l’admiration publique au coupable, y seroit d’autant plus grand que celui-ci a bien un autre coloris, si l’Auteur n’avoit eu soin de porter sur un second personnage un intérêt de respect & de vénération, capable d’effacer ou de balance au moins la terreur & l’étonnement que Mahomet inspire. La scene, sur-tout, qu’ils ont ensemble est conduite avec tant d’art que Mahomet, sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant éclipse par le simple bon sens & l’intrépide vertu de Zopire.*

[*Je me souviens d’avoir trouve dans Omar plus de chaleur & d’élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet lui-même ; & je prenois cela pour un défaut. En y pensant mieux, j’ai change d’opinion. Omar emporte par son fanatisme ne doit parler de son maître qu’avec cet enthousiasme de zele & d’admiration qui l’éleve au-dessus de l’humanité. Mais Mahomet n’est pas fanatique ; c’est un fourbe qui, sachant bien qu’il n’est pas question de faire l’inspire vis-à-vis de Zopire, cherche à le gagner par une confiance affectée & par des motifs d’ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qu’Omar, par cela même qu’il est plus grand & qu’il fait mieux discerner les hommes. Lui-même dit, ou fait entendre tout cela dans la scene. C’etoit donc ma faute si je ne l’avois pas senti : mais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits Auteurs. En voulant censurer les ecrits de nos maîtres, notre étourderie nous y fait relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.] II faloit un Auteur qui sentit bien