Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/486

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seule les traits sont émousses pour la rendre plus théâtral. La même Scene dont je viens de parler m’en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser & user de détours, pour dire son avis à Oronte. Ce n’est point-là le Misanthrope : c’est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractere vouloit qu’il lui dit brusquement, votre Sonnet ne vaut rien, jettez le au feu ; mais cela auroit ôte le comique qui naît de l’embarras du Misanthrope & de ses je ne dis pas cela répétés, qui pourtant ne sont au fond que des mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eut dit en cet endroit, & que dis-tu donc, traître ? qu’avoit-il a répliquer ? En vérité, ce n’est pas la peine de rester Misanthrope pour ne l’être qu’a demi : car, si l’on se permet le premier ménagement & la premiere altération de vérité, où sera la raison suffisante pour s’arrêter jusqu’a ce qu’on devienne aussi faux qu’un homme de Cour ?

L’ami d’Alceste doit le connoître. Comment ose-t-il lui proposer de visiter des Juges, c’est-à-dire, en termes honnêtes, de chercher à les corrompre ? Comment peut-il supposer qu’un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la vertu, soit capable de manquer à ses devoirs par intérêt ? Solliciter un Juge ! Il ne faut pas être Misanthrope, il suffit d’être honnête-homme pour n’en rien faire. Car enfin, quelque tour qu’on donne a la chose, ou celui qui sollicite un Juge l’exhorte à remplir son devoir & alors il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception de personnes est & alors il le veut séduire : puisque toute acception de personnes est un crime dans un Juge qui doit connoître l’affaire & non les