Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/50

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maniere, il y en eût un seul qui vînt à penser à Dieu ?

L’ordre de l’Univers, tout admirable qu’il est, ne frappe pas également tous les yeux. Le peuple y fait peu d’attention, manquant des connoissances qui rendent cet ordre sensible, & n’ayant point appris à réfléchir sur ce qu’il apperçoit. Ce n’est ni endurcissement ni mauvaise volonté ; c’est ignorance, engourdissement d’esprit. La moindre méditation fatigue ces gens-là, comme le moindre travail des bras fatigue un homme de cabinet. Ils ont oui parler des œuvres de Dieu & des merveilles de la nature. Ils répetent les mêmes mots sans y joindre les mêmes idées ; & ils sont peu touchés de tout ce qui peut élever le sage à son Créateur. Or, si parmi nous le peuple, à portée de tant d’instructions, est encore si stupide ; que seront ces pauvres gens abandonnés à eux-mêmes dès leur enfance, & qui n’ont jamais rien appris d’autrui ? Croyez-vous qu’un Caffre, ou un Lapon, philosophe beaucoup sur la marche du monde & sur la génération des choses ? Encore les Lapons & les Caffres, vivant en corps de Nations, ont-ils des multitudes d’idées acquises & communiquées, à l’aide desquelles ils aquierent quelques notions grossieres d’une divinité ; il sont, en quelque façon, leur catéchisme : mais l’homme sauvage errant seul dans les bois n’en a point du tout. Cet homme n’existe pas, direz-vous ; soit. Mais il peut exister par supposition. Il existe certainement des hommes qui n’ont jamais eu d’entretien philosophique en leur vie, & dont tout le tems se consume à chercher leur nourriture, la dévorer, & dormir. Que ferons-nous de ces hommes-là, des Esquimaux, par exemple ? En ferons-nous des Théologiens ?