Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/626

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nous offrant une apparence vague & trompeuse, dont ni lui ni nous ne saurions distinguer l’erreur ; soit en employant des mesures fausses pour produire cette apparence, c’est-à-dire, en altérant toutes les véritables dimensions selon les loix de la perspective : de sorte que, si le sens du spectateur ne prend pas le change & se borne à voir le tableau tel qu’il est, il se trompera sur tous les rapports des choses qu’on lui présente, ou les trouvera tous faux. Cependant l’illusion sera telle que les simples & les enfans s’y méprendront, qu’ils croiront voir des objets que le Peintre lui-même ne connoît pas, & des ouvriers à l’art desquels il n’entend rien.

Apprenons par cet exemple à nous défire de ces gens universels, habiles dans tous les arts, versés dans toutes les sciences, qui savent tout, qui raisonnent de tout, & semblent réunir à eux seuls les talens de tous les mortels. Si quelqu’un nous dit connoître un de ces hommes merveilleux, assurons-le, sans hésiter, qu’il est la dupe des prestiges d’un charlatan, & que tout le savoir de ce grand Philosophe n’est fondé que sur l’ignorance de ses admirateurs, qui ne savent point distinguer l’erreur d’avec la vérité, ni l’imitation d’avec la chose imitée.

Ceci nous mene à l’examen des Auteurs tragiques & d’Homere leur chef.*

[* C’étoit le sentiment commun des Anciens, que tous leurs Auteurs tragiques n’étoient que les copistes & les imitateurs d’Homere. Quelqu’un disoit des Tragédies d’Euripide : ce sont les restes des festins d’Homere, qu’un convive emporte chez lui.] Car plusieurs assurent qu’il faut qu’un Poete tragique sache tout ; qu’il connoisse à fond les vertus & les