Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/169

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mépriseront à coup sûr, & qui pourtant seroit plus avantageux qu’ils ne pensent au parti qu’ils veulent défendre ; c’est de ne pas tellement écouter leur zele, qu’ils négligent de consulter leurs forces, & quid valeant humeri. Ils me diront sans doute que j’aurois du prendre cet avis pour moi-même, & cela peut être vrai ; mais il y a au moins cette différence que j’étois seul de on parti, au lieu que le leur étant celui de la foule, les derniers venus sembloient dispenses de se mettre sur les rangs, ou obliges de faire mieux que les autres.

De peur que cet avis ne paroisse téméraire ou présomptueux, je joins ici un échantillon des raisonnemens de mes adversaires, par lequel on pourra juger de la justesse & de la force de leurs critiques : Les Peuples de l’Europe, at-je dit, vivoient il y a quelques siecles dans un Etat pire que l’ignorance ; je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable qu’elle, avoit usurpe le nom du savoir, & opposoit à son retour un obstacle presque invincible : il faloit une révolution pour ramener les hommes au sens commun. Les Peuples avoient perdu le sens commun, non parce qu’ils etoient ignorans, mais parce qu’ils avoient la bêtise de croire savoir quelque chose, avec les grands mots d’Aristote & l’impertinente doctrine de Raymond Lulle ; il faloit une révolution pour leur apprendre qu’ils ne savoient rien, & nous en aurions grand besoin d’une autre pour nous apprendre la même vérité. Voici là-dessus l’argument de mes adversaires : Cette révolution est due aux Lettres ; elles ont ramene le sens commun, de l’aveu de l’Auteur ; mais aussi, selon lui, elles ont corrompu les mœurs : il faut donc qu’un Peuple renonce au sens commun pour avoir de bonnes mœurs.