Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/226

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outré de dépit, vous n’avez jamais eu pour votre fille que de l’aversion, & vous le prouvez dans l’occasion la plus importante de sa vie ; mais, ajouta-t-il dans un transport de colère dont il ne fut pas le maître, pour la rendre parfaite en dépit de vous, je demande que cet enfant-ci vous ressemble. Tant mieux pour vous & pour lui, reprit vivement la Reine, mais je serai vengée, & votre fille vous ressemblera. À peine ces mots furent-ils lâchés de part & d’autre avec une impétuosité sans égale, que le Roi, désespéré de son étourderie les eût bien voulu retenir ; mais c’en étoit fait, & les deux enfans étoient doués sans retour des caractères demandés. Le garçon reçut le nom de Prince Caprice, & la fille s’appella la Princesse Raison, nom bizarre qu’elle illustra si bien qu’aucune femme n’osa le porter depuis.

Voilà donc le futur successeur au tr ône orné de toutes les perfections d’une jolie femme, & la Princesse sa sœur destinée à posséder un jour toutes les vertus d’un honnête homme, & les qualités d’un bon Roi ; partage qui ne paraissoit pas des mieux entendus, mais sur lequel on ne pouvoit plus revenir. Le plaisant fut que l’amour mutuel des deux Epoux agissant en cet instant avec toute la force que lui rendoient toujours, mais souvent trop tard, les occasions essentielles, & la prédilection ne cessant d’agir, chacun trouva celui de ses enfans qui devoit lui ressembler, le plus mal partagé des deux, & songea moins à le féliciter qu’à le plaindre. Le Roi prit sa fille dans ses bras, & la serrant tendrement : hélas, lui dit-il, que te serviroit la beauté même de ta mère, sans son talent pour la faire valoir ? Tu seras trop raisonnable pour faire tourner la