Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/246

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Que suis-je devenu ? quelle étrange révolution s’est faite en moi ?…

Tyr, ville opulente & superbe, les monumens des arts dont tu brilles ne m’attirent plus, j’ai perdu le goût que je prenois à les admirer : le commerce des Artistes & des Philosophes me devient insipide ; l’entretien des Peintres & des Poëtes est sans attrait pour moi, la louange & la gloire n’élevent plus mon ame ; les éloges de ceux qui en recevront de la postérité ne me touchent plus ; l’amitié même a perdu pour moi ses charmes.

Et vous, jeunes objets, chefs-d’œuvre de la nature que mon art osoit imiter, & sur les pas desquels les plaisirs m’attiroient sans cesse, vous mes charmans modeles, qui m’embrâsiez à la fois des feux de l’amour & du génie, depuis que je vous ai surpassés, vous m’êtes tous indifférens.

Il s’assied & contemple tout autour de lui.

Retenu dans cet atelier par un charme inconcevable, je n’y sais rien faire, & je ne puis m’en éloigner. J’erre de groupe en groupe, de figure en figure, mon ciseau foible, incertain ne reconnoît plus son guide : ces ouvrages grossiers restés à leur timide ébauche ne sentent plus la main qui jadis les eût animés….

Il se leve impétueusement.


Ç’en est fait, ç’en est fait ; j’ai perdu mon génie… si jeune encore ! je survis à mon talent.

Mais quelle est donc cette ardeur interne qui me dévore ? Qu’ai-je en moi qui semble m’embrâser ? Quoi ! dans la langueur d’un génie éteint, sent-on ces émotions, sent-on ces