Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/31

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de toutes les horreurs qu’exige nécessairement un etat de choses ou chacun feignant de travailler à la fortune ou à la réputation des autres, ne cherche qu’a élever la sienne au-dessus d’eux & à leurs dépens.

Qu’avons-nous gagne à cela ? Beaucoup de babil, des riches & des raisonneurs, c’est-à-dire, des ennemis de la vertu & du sens-commun. En revanche, nous avons perdu l’innocence & les mœurs. La foule rampe dans la misère ; tous sont les esclaves du vice. Les crimes non commis sont déjà dans le fond des cœurs, & il ne manque à leur exécution que l’assurance de l’impunité.

Etrange & funeste constitution ou les richesses accumulées facilitent toujours les moyens d’en accumuler de plus grandes, & ou il est impossible à celui qui n’a rien d’acquérir quelque chose ; ou l’homme de bien n’a nul moyen de sortir de la misère ; ou les plus fripons sont les plus honores & où il faut nécessairement renoncer à la vertu pour devenir un honnête homme ! Je sais que les déclamateurs ont dit cent fois tout cela ; mais ils le disoient en déclamant, & moi je le dis sur des raisons ; ils ont apperÇu le mal, & moi j’en découvre les causes, & je fais voir sur-tout une chose très-consolante & très-utile en montrant que tous ces vices n’appartiennent pas tant à l’homme, qu’a l’homme mal gouverne. *

[* Je remarque qu’il regne actuellement dans le monde une multitude de petites maximes qui séduisent les simples par un faux air de philosophie, & qui, outre cela, sont très commodes pour terminer les disputes d’un ton important & décisif, sans avoir besoin d’examiner la question. Telle est celle-ci : " Les hommes ont par-tout les mêmes passions ; par-tout l’amour-propre & l’intérêt les conduisent ; donc ils sont par-tout les mêmes." Quand les Géometre ont fait une supposition qui, de raisonnement en raisonnement, les conduit à une absurdité, ils reviennent sur leurs pas & démontrent ainsi la supposition fausse. La même méthode appliquée à la maxime en question en montreroit aisément l’absurdité : mais raisonnons autrement. Un Sauvage est un homme, & un Européen est un homme. Le demi-philosophe conclut aussi-tôt que l’un ne vaut pas mieux que l’autre ; mais le philosophe dit : en Europe, le gouvernement, les loix, les coutumes, l’intérêt, tout met les particuliers dans la nécessité de se tromper mutuellement & sans cesse ; tout leur fait un devoir du vice ; il faut qu’ils soient mechans pour être sages, car il n’y a point de plus grande folie que de faire le bonheur des fripons aux dépens du sien. Parmi les Sauvages, l’intérêt personnel parle aussi sortement que parmi nous, mais il ne dit pas les mêmes choses : l’amour de la société & la soin de leur commune défense sont les seuls liens qui les unissent : ce mot de propreté qui coûte tant de crimes à nos honnêtes gens, n’a presque aucun sens parmi eux ; ils n’ont entre eux nulle discussion d’intérêt qui les divise ; rien ne les porte à se tromper l’un l’autre ; l’estime publique est le seul bien auquel chacun aspire, & qu’ils méritent tous. I1 est très-possible qu’un Sauvage fasse une mauvaise action, mais il n’est pas possible qu’il prenne l’habitude de mal faire, car cela ne lui seroit bon à rien. Je crois qu’on peut faire une très-juste estimation des mœurs des hommes sur la multitude des affaires qu’ils ont entre eux : plus ils commercent ensemble, plus ils admirent leurs talons & leur industrie, plus ils se friponnent décemment & adroitement, & plus ils sont dignes de mépris. Je le dis à regret ; l’homme de bien est celui qui n’a besoin de tromper personne, & le Sauvage est cet pomme-là.

Illum non populi fasces, non purpura Regum

Flexit, & infidos agitans discordia fratres ;

Non res Romans, perituraque regna. Neque

Aut doluit miserans inopem, aut invidit habenti.