Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/454

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la Chine fourmille de peuple à l’aide de ses nombreux canaux ; sans ceux des Pays-bas, ils seroient inondés par les fleuves, comme ils le seroient par la mer sans leurs digues. L’Égypte, le plus fertile pays de la terre, n’est habitable que par le travail humain : dans les grandes plaines dépourvues de rivieres & dont le sol n’a pas assez de pente, on n’a d’autre ressource que les puits. Si donc les premiers peuples dont il soit fait mention dans l’histoire n’habitoient pas dans les pays gras ou sur de faciles rivages, ce n’est pas que ces climats heureux fussent déserts ; mais c’est que leurs nombreux habitans, pouvant se passer les uns des autres, vécurent plus long-tems isolés dans leurs familles & sans communication : mais dans les lieux arides où l’on ne pouvoit avoir de l’eau que par des puits, il fallut bien se réunir pour les creuser, ou du moins s’accorder pour leur usage. Telle dut être l’origine des sociétés & des langues dans les pays chauds.

Là se formerent les premiers liens des familles, là furent les premiers rendez-vous des deux sexes. Les jeunes filles venoient chercher de l’eau pour le ménage, les jeunes hommes venoient abreuver leurs troupeaux. Là, des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l’enfance commencerent d’en voir de plus doux. Le cœur s’émut à ces nouveaux objets, un attroit inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n’être pas seul. L’eau devint insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent : on arrivoit en hâte, & l’on partoit à regret. Dans cet âge heureux où rien ne marquoit les heures, rien n’obligeoit à les compter : le tems n’avoit d’autre mesure que l’amusement & l’ennui. Sous de vieux chênes