Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/455

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vainqueurs des ans, une ardente jeunesse oublioit par degrés sa férocité : on s’apprivoisoit peu à peu les uns avec les autres ; en s’efforçant de se faire entendre, on apprit à s’expliquer. Là se firent les premieres fêtes : les pieds bondissoient de joie, le geste empressé ne suffisoit plus, la voix l’accompagnoit d’accens passionnés ; le plaisir & le desir, confondus ensemble, se faisoient sentir à la fois : là fut enfin le vrai berceau des peuples ; & du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l’amour.

Quoi donc ! avant ce tems les hommes naissoient-ils de la terre ? Les générations se succédoient-elles sans que les deux sexes fussent unis & sans que personne s’entendît ? Non : il y avoit des familles, mais il n’y avoit point de nations ; il y avoit des langues domestiques, mais il n’y avoit point de langues populaires ; il y avoit des mariages, mais il n’y avoit point d’amour. Chaque famille se suffisoit à elle-même & se perpétuoit par son seul sang : les enfans, nés des mêmes parens, croissoient ensemble, & trouvoient peu à peu des manieres de s’expliquer entre eux : les sexes se distinguoient avec l’âge ; le penchant naturel suffisoit pour les unir, l’instinct tenoit lieu de passion, l’habitude tenoit lieu de préférence, on devenoit mari & femme sans avoir cessé d’être frère & sœur (*). Il n’y avoit là rien d’assez animé pour

Il falut bien que les premiers hommes épousassent leurs sœurs. Dans la simplicité des premières mœurs, cet usage se perpétua sans inconvénient tant que les familles resterent isolées, et même après la réunion des plus anciens peuples ; mais la loi qui l’abolit n’est pas moins sacrée pour être d’institution humaine. Ceux qui ne la regardent que par la liaison