Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t9.djvu/517

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que consiste la différence essentielle du Drame lyrique à la simple Tragédie. Toutes les délibérations politiques, tous les projets de conspiration, les expositions, les récits, les maximes sentencieuses ; en un mot, tout ce qui ne parle qu’à la raison fut banni du langage du cœur, avec les jeux d’esprit, les Madrigaux & tout ce qui n’est que des pensées. Le ton même de la simple galanterie, qui cadre mal avec les grandes passions, fut à peine admis dans le remplissage des situations tragiques, dont il gâte presque toujours l’effet : car jamais on ne sent mieux que l’Acteur chante., que lorsqu’il dit une Chanson.

L’énergie de tous les sentimens, la violence de toutes les passions sont donc l’objet principal du Drame lyrique ; & l’illusion, qui en fait le charme, est toujours détruite aussi-tôt que l’Auteur & l’Acteur laissent un moment le Spectateur à lui-même. Tels sont les principes sur lesquels l’Opéra moderne est établi. Apostolo Zéno, le Corneille de l’Italie, son tendre éleve, qui en est le Racine, ont ouvert & perfectionné cette nouvelle carriere. Ils ont osé mettre les Héros de l’Histoire sur un Théâtre qui sembloit ne convenir qu’aux fantômes de la Fable. Cyrus, César, Caton même, ont paru sur la Scene avec succès, & les Spectateurs les plus révoltés d’entendre chanter de tels hommes, ont bientôt oublié qu’ils chantoient, subjugués & ravis par l’éclat d’une Musique aussi pleine de noblesse & de dignité que d’enthousiasme & de feu. L’on suppose aisément que des sentimens si différens des nôtres doivent s’exprimer aussi sur un autre ton.