Page:Rousseau - Du Contrat social éd. Beaulavon 1903.djvu/183

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


la naissance des sociétés, dit Montesquieu, ce sont les chefs des républiques qui font l’institution, et c’est ensuite l’institution qui forme les chefs des républiques[1]. »

Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer ; de substituer une existence partielle[2] et morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères[3], et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi l’institution est solide et parfaite : en sorte que si chaque citoyen n’est rien, ne peut rien que par tous les autres[4],

  1. Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, chap. I.
  2. Le citoyen n’existe que comme partie d’un tout.
  3. Les philosophes antiques, notamment Aristote, disaient au contraire que l’homme est un « animal politique » et que la vie sociale est la fin même à laquelle le destine sa nature. — Rousseau, comme la plupart des philosophes du xviiie siècle, exagère, semble-t-il, le caractère artificiel des institutions sociales.
  4. Le citoyen, après le pacte, n’a en effet de puissance légitime que celle qui lui est reconnue par la volonté générale. Sa liberté individuelle n’en est pas cependant détruite, comme on l’a vu plus haut, ch. iv.