Page:Rousseau - Le château de Beaumanoir, 1886.djvu/51

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te de cette nature inquiète, timide, craintive.

Elle comprenait que cette joie qu’il ressentait depuis quelque temps était causée par la succession des honneurs dont Bigot était l’auteur prodigue et bienveillant, que cette joie qui entretenait le sourire sur cette physionomie, d’ordinaire soucieuse, rendrait plus pénible encore, plus terrible et plus grande la crainte de voir s’anéantir ce bonheur.

Elle se disait qu’il fallait, pour la tranquillité de son père qu’elle adorait, renoncer à cet amour naissant, à ce premier amour, à travers lequel elle avait entrevu, durant un instant, un horizon si beau et si poétique.

Renoncer à Louis qui l’aimait si ardemment, si noblement ! Claire sentait faiblir ses forces à cette seule pensée.

Elle était pourtant vaillante, cette jeune fille d’un père timide et irrésolu, elle avait autant d’énergie morale que celui-ci avait de faiblesse ; car Claire tenait de sa mère qui était une femme supérieure — nous l’avons déjà dit — une maîtresse femme, que l’on nous passe l’expression qui rend si bien notre pensée.

Claire possédait surtout cette qualité précieuse des grandes âmes et des grandes natures, de ne pas détourner par peur les regards de la situation, et de regarder le péril bien en face, quelque terrible qu’il fût.