Page:Roussel - Impressions d Afrique (1910).djvu/374

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À Bagdad vivait jadis un riche marchand nommé Schahnidjar.

Cultivant avec raffinement toutes les joies de la vie, Schahnidjar aimait passionnément l’art, les femmes et la bonne chère.

Le poète Ghîriz, attaché à la personne du marchand, avait mission de composer maintes strophes gaies ou plaintives et de les chanter ensuite avec charme sur des airs habilement improvisés.

Tenant à voir la vie en rose dès l’instant de son réveil, Schahnidjar exigeait de Ghîriz une aubade quotidienne destinée à chasser doucement de son cerveau la pâle théorie des beaux songes.

Exact et obéissant, le poète descendait chaque matin dans le magnifique jardin entourant de toutes parts le palais de son maître. Parvenu sous les fenêtres du riche dormeur, il s’arrêtait non loin d’un bassin de marbre d’où s’échappait un svelte jet d’eau lancé par un tube en jade.

Élevant alors jusqu’à sa bouche une sorte de porte-voix en métal terne et délicat, Ghîriz se mettait à chanter quelque élégie nouvelle éclose en sa féconde imagination. Par suite d’une résonance étrange, la légère trompe utilisée doublait chaque son à la tierce inférieure. Le poète